Samedi 17 mai 2008

JE VEUX VOIR, JOANA HADJITHOMAS ET KHALIL JOREIGE



Je veux voir s’inscrit directement dans la lignée de ce que le cinéma libanais fait de plus beau depuis la guerre de juillet 2006. On pense notamment à Posthume, le court métrage de Ghassan Salhab, et au Liban en automne, le film court de Nadim Tabet dans lequel le jeune réalisateur télescope des morceaux de pellicule super 8, une époque faste et heureuse, et nous emmène sur les traces d’une équipe de tournage puis dans une salle d’un concert des Scramblled Eggs - les Sonic Youth libanais qui ont également composé la BO de Je veux voir - pour finir par un lent travelling arrière découvrant une rue jonchée d’immeubles en ruines. Beyrouth année zéro est le point de départ et d’accroche d’une réflexion où d’entrée de jeu le duo de cinéastes composé de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige n’hésite pas à se mettre en scène et s’interroge à la manière d’un Godard dans Notre Musique : « Comment, après guerre, revenir à la fiction ? ». Réponse : en parachutant la star française la plus glamour, Catherine Deneuve, dans un champ de ruines. C’est d’ailleurs peut-être moins la question de la fiction que les cinéastes posent ici, que celle de filmer l’espace et l’image (quelles images ?). Je veux voir épouse la structure d’un road-movie. Catherine Deneuve y apparait démaquillée, la voix et la démarche quasi chancelante d’une vieille dame, démythifiée, méconnaissable, proche. Envoûtante. Deneuve monte dans une voiture aux côtés du comédien de Perfect Day Rabih Mroué, ils vont tous les deux traverser le Sud du Liban, se diriger vers la frontière israélienne. Rabih ne parle que quelques mots de français. Le dialogue entre les deux personnages se réduit donc à des bribes, une communication fragile propice à un état de latence. Cette belle journée de promenade – qui a nécessité une semaine de tournage – est tout sauf un guide du routard exotique promesse de gâteaux caramel. Je veux voir est traversé par le souvenir, la peur, l’étonnement, l’intolérance. Comme si les Américains n’avaient jamais déblayé les tours après le 11 septembre, les Libanais vivent encore dans un décor parsemé d’immeubles troués. Reconstruire ? Qui ? Quand ? Autour de quoi ? Des mains tombent sur la caméra et rappellent qu’aujourd’hui le Liban vit un drôle d’ordre où certains militaires ou intégristes imposent et définissent la limite du droit de voir. Dans cette configuration, le film de JoanaHadjithomas et Khalil Joreige prend une tournure étrange. Voir, oui mais quoi ? Les paysages ne parlent pas seuls. Comme dans un hypothétique cauchemar palestinien où chaque soir l’on verrait se redessiner la carte des check points, la topographie libanaise se trouve sans cesse reconfigurée. Partir vers le Sud, revenir à la frontière, sera aussi une épreuve ultime. Une réappropriation de l’image de la région dont seul le regard coloré de martyre façon Hezbollah des journaux télévisés s’était emparée. La fiction – la renommée de Deneuve aidant –nous emmène sur une terre inconnue, au sud, là où une mer couleur rouge charrie les poussières des pierres et des ruines.





Et aussi : http://www.lesinrocks.com/index.php?id=67&tx_article%5Bnotule%5D=207718&cHash=95a40032b3
par Dj publié dans : Cannes
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